Kong kong (Pat Tempaperdre)
Bon ben, puisque Marie a dit qu’on n’avait rien à dire, on n’a plus qu’à l’écrire…
Et on l’écrit d’ailleurs bien fort : RIEN ! RIEN DE RIEN ! JE NE REGRETT…
Ah oui, il y a quand même un truc à raconter mais pour cela, il faut comparer.
Et là, c’est moi qui m’y colle car la comparaison, c’est quand même bien un truc de mec, ça !
Les hommes cherchent tous un sens à leur vie, et se positionner en mettant en relation leurs performances au sein d’un groupe fait partie de cette quête : « j’ai une plus grosse (maison) que mon voisin parce qu’il a une plus petite (pension) » !
Et, vous n’allez pas me croire, mais ce genre de comparaison, aussi futile qu’inutile, fonctionne avec un tas d’autres choses qui forment l’essentiel des conversations masculines dans les vestiaires des clubs sportifs ! Les hommes sont donc, en plus, fiers de leur quête !
Bref, comme un parfait crétin de l’espèce dominante, je m’étale souvent sur ce blog dans la comparaison et l’étude des contrastes entre les us européens et moeurs africains.
Ainsi, un truc qui m’a toujours sidéré, au Sénégal, est le manque de confidentialité (et par conséquent de profondeur) dans les discussions.
Des discussions sans cesse interrompues par un tas d’éléments perturbateurs (dont le téléphone portable qui sonne à tout bout de champ n’est pas le moindre), probablement pour ne pas avoir à révéler ce qui est réellement important. La communauté diola est en grande partie basée sur la culture (du riz et) du palabre mais, à l’inverse, elle cultive aussi les secrets et les non-dits pleins de sous-entendus qui en disent long sur ce qui es-tu (et d’ailleurs, qui es-tu vraiment à la fin ?).
En Belgique, quand on veut parler à quelqu’un, il faut prendre rendez-vous plusieurs jours à l’avance. A l’heure fixée, on arrive devant une secrétaire qui vous fait patienter jusqu’à ce que votre correspondant termine son importante réunion du matin (plus que probablement en compagnie de son journal, au petit coin). Ensuite, le gars vous reçoit dans son bureau, tout en précisant à sa secrétaire de ne déranger sous aucun prétexte la deuxième réunion importante de sa matinée. Lorsqu’il ferme la porte de son confessionnal, il n’y a plus que vous qui confiez tous vos nombreux pichets et lui qui vous zappe soûl.
Pas de ça au Sénégal, là où toutes les portes restent ouvertes et où n’importe quel quidam pénètre dans la pièce pour interrompre une importante négociation d’affaires (du genre : « mais comment se fait-il que j’ai payé 3 millions de francs pour un truc et, non seulement, je n’ai rien reçu en retour, mais je devrais, en plus, rajouter le double ??? ») par un contestable « BôOzouRRR, na nga def (comment ça va) ? Ze vends des concombRRRes pouRRR 600 fRRRancs le kilo. Et la famille, ça va ? Et les vacances ? » ou un troublant « Et toi, bonjouRRR mon ami de longue date, tu me reconnais pas, toi…? Tu m’as RRRappoRRRté un poRRRtable comme tu l’avais pRRRomis l’année passée ? (???? mais qui c’est celui-là ?) »
Ici, les discussions sérieuses sont couramment désespérément inachevées parce qu’elles sont sans cesse coupées par des conversations intempestives et parasites… Finalement, on ne sait même plus de quoi on était venu discuter si sérieusement !
Pour travailler, ce n’est pas évident non plus. Notre maison, la Casamamita, dispose d’un espace clôturé avec un portail et est situé à l’intérieur d’un domaine « sécurisé » avec gardiens et tout et tout…
Neuf heures du matin, nous sommes vissés devant nos ordinateurs, essayant de trouver des solutions à nos crises budgétaires, patientant devant l’internet Sonatellien, lorsqu’une voix s’élève du portail :
- « Kong kong (Toc toc) ! »
Marie lève les yeux de son écran et grimace en me regardant….
- « KONG KONG (TOC TOC) ! Bonjour MaRRie ? »
La voix s’est rapprochée. Une charmante dame est maintenant installée sur notre terrasse, en attente de nos choix potagers.
Marie ouvre la moustiquaire…
- « Ouiiii, c’est pour quoi ? »
- « Ze vends des tomates ! »
- « Ah ? Et c’est combien ? »
- « 1.300 le kilo »
- « Des tomates, bon allez, je vais prendre un kilo ! »
La marchande a descendu son lourd chargement de tomates qu’elle transportait sur sa tête pendant des kilomètres et dépose 6 tomates dans une balance d’un autre âge.
- « Voilà 1 kg ! »
- « Je n’ai pas de monnaie. Tu peux me rendre sur 2.000 F ? »
- « Zi n’ai pas de monnaie, MaRRRie ! »
- « Bon ben, et si tu me donnes 3 tomates en plus ? »
Marie range les tomates au frigo et retourne à son écran.
Un quart d’heure plus tard…
- « Kong kong ! »
Pfff snifff….
- « MaRRRie ? BonzouRRR… Ze vends des bananes ! »
Gnmfff…
…
Le défilé s’étale ainsi sur toute la matinée et même parfois dans l’après-midi et pas toujours avec les denrées qu’on attendait ou qu’on avait commandées, mais il ne faut pas tirer sur l’ambulante : ces femmes doivent bien gagner leur vie, quoi de plus normal !
Pour nous, cela pose néanmoins un réel problème. Si on veut travailler, il n’est pas recommandé de perdre autant de temps, dès le matin, en se déconnectant sans arrêt de nos pensées « lumineuses »…
Alors comme, à défaut de temps, on est plein d’idées, on a proposé à Emilie d’organiser avec Jonas la livraison à domicile de produits d’alimentation. On a baptisé le concept « Cap Skirring Shopping Service » (hein ? Mais non, ce n’est pas un nom de couverture de la CIA) et on a imprimé de magnifiques dépliants que Jonas a distribués aux résidents blancs des quatre coins de la région.
Pour les futurs clients,…
- Finis les déplacements pour faire les courses et les sacs trop lourds à porter ;
- Gain de temps libre pour profiter des vacances ;
- Prix clairement indiqués et concurrentiels avec les prix du marché ;
- Livraison à domicile et paiement à la réception ;
- Ouvert tous les jours de novembre à avril.
En cadeau de bienvenue, on offre les frais de livraison aux clients qui passent la première commande (—-> fin de l’argumentaire promotionnel)
« Allons bon, v’là aut’ chose », nous direz-vous, non sans une certaine dose de bon sens paysan qui vous caractérise si bien.
« Et bien, qui ne fait rien n’a rien et qui ne dit mot consent » vous répondrons-nous en étalant notre conficulture sémantique aux vrais morceaux d’adages populaires.
Bref, on essaie et on verra bien ce que ça donne.
Pour ne rien regretter…
NOOON, RIEN DE RIEN ! NOOON, JE NE REGRETT…
Tu as essayé d’imprimer un panneau « ne pas déranger » entre telle et telle heure?
Si tu briefes toutes les porteuses à grosse tête qui passent, ça pourrait fonctionner, non?
Genre « Si tu vois le panneau, c’est que l’on travaille > interdit de nous déranger ».
Pour votre activité de livraison à domicile, je suis curieux de voir ce que ça va donner