Fourmizzz…? (Marigrouilla)
Voici encore une belle leçon de vie, une anecdote à méditer concernant nos réflexes, souvent si primaires, d’Européens « évolués » et industrialisés…
L’autre jour, alors que nous vaquions à nos activités matinales et ensoleillées, Mamita (la maman de Patrick) pousse soudain un grand cri :
— Hôlala, Marie, y a toute une colonie de fourmis ici !
Mon sang ne faisant qu’un tour, je me lève d’un bond et me précipite afin de constater l’atrocité de la situation.
En effet, sur le mur blanc situé entre la porte du jardin et la cuisine, une ombre légère et silencieuse semble onduler gracieusement… A y regarder de plus près, je distingue que ce ruban ondoyant est en réalité constitué de minuscules fourmis qui semblent se diriger, selon un plan bien établi, d’un endroit inconnu du jardin vers l’intérieur de la prise de courant installée dans le bas du mur de la cuisine. Quelques autres spécimens, un rien plus grands que les premiers, sont d’ailleurs postés au sol, à l’affut, semble-t-il, de surveiller et contrer toute incartade ou détournement du programme apparemment imposé…
— Attends, nous dit Suzanne, ze m’y n’occupe…
Curieuses de voir comment elle va s’y prendre, nous nous écartons pour laisser la spécialiste occire les importunes et nous préparons à assister au massacre…
Equipée d’un Tupperware rempli de cristaux blancs, Suzanne répand sur la colonne une pincée de ce que je crois être du sel : normal, le but est de se débarrasser de cette invasion, non ?… Mais, reconnaissant le récipient et constatant son erreur, je lui lance :
— Hé, Suzanne, c’est du sucre que tu leur jettes…
Imperturbable et sérieuse comme un pape, Suzanne me répond, avec cet accent chatoyant que nous adorons :
— Wi, elle viennent seRRser-là, il faut leur donni ci qu’elles seRRsent !
Interloquées, Mamita et moi ouvrons de grands yeux face à ce spectacle tant inattendu qu’insolite et méditons sur cette réplique et cette théorie étonnante. Ah bon ?
— Ti vas voir, dit Suzanne, li vont paRRtiR-là…
Alors là, nous sommes sciées car, force nous est de constater, après une vingtaine de minutes, qu’il ne reste plus aucune trace, ni du sucre, ni des envahisseuses !
Et bien ça alors, nous n’aurions probablement jamais pensé à cela, et pourtant à bien y réfléchir, c’est bien logique… Pour ma part, je dois dire que je resterai marquée à jamais par cette expérience, au propre et au figuré !
Quelques heures plus tard, dans la soirée, je décide de mettre cette nouvelle perspective et mon nouveau point de vue en pratique. On en apprend tous les jours et rien ne vaut la mise en pratique d’une leçon pour en faire l’expérience !
Pour la petite histoire, il faut dire que depuis le début de notre séjour, chaque soir nous sommes confrontés à une perturbation du même type, à savoir la visite, sur la plan de travail de la cuisine, d’une ou l’autre fourmi importune, qui, grosse, rousse et transparente… n’est ni rassurante, ni appétissante, et vient quelque peu gâcher notre plaisir, à l’heure d’un apéro que nous espérions agréable et festif !
C’était donc, agacés par ces visiteuses obstinées et intempestives, que nous passions la fin de journée, multipliant écrasements et balayages nerveux… D’autant plus qu’elles semblaient se donner le mot : chaque fourmi mise hors de combat entraînait l’apparition d’une nouvelle recrue sur le ring ! Le bilan final d’une soirée de lutte s’élevait à une demi-douzaine de fourmis rousses ainsi que trois ou quatre grosses fourmis noires, qui, plus lentes que les premières, restaient au sol pour remplir un rôle certain, bien qu’il nous échappe encore à ce jour… En résultait un petit tas que nous devions rassembler au balais avant le coucher, afin que Mamita ne marche pas sur les cadavres pendant la nuit !
Mettant donc la théorie de Suzanne en pratique, je décidai de mettre une pincée de sucre fin dans le couloir, devant la porte qui mène à la terrasse, et cela au coucher du soleil, moment où l’on ferme portes et moustiquaires… On verrait bien ce qui se passerait…
Et bien, devinez quoi ? Ça a marché !
Dans la soirée, je suis allée voir si j’avais des clientes au magasin : elles y étaient ! Groupées dans la pénombre, en bataillon serré et immobile, elles semblaient prendre part à un festin longtemps attendu… Je me suis donc retirée sur la pointe des pieds, les laissant à leurs agapes… Le matin suivant, elles avaient disparu.
J’ai reproduit mon manège plusieurs soirs de suite, répandant ma manne céleste chaque fois un peu plus loin, pour finir sur la terrasse-même, vérifiant à chaque fois qu’elles avaient bien compris où je voulais en venir, je terminai ma mission par un lâcher d’une dizaine de morceaux de sucre dans la terre, au bas de la terrasse. C’est ainsi que le bataillon a suivi le mouvement, pour se retrouver finalement, indemne et rassasié, bouté hors de la maison.
Comme quoi, fallait y penser !
Je me souviens d’ailleurs que l’année passée, une amie était venue nous signaler qu’elle cherchait une bombe insecticide pour ce débarrasser d’une colonie de fourmis qui avait envahi son jardin ! Je n’avais pas suivi, à l’époque, le déroulement ni la conclusion de cette invasion, mais j’avais pu assister, moi aussi un peu plus tard, à une invasion similaire le jour de notre départ. J’avais fait ces quelques photos, assez impressionnantes, il faut le dire !

Colossale invasion !

Ça peut faire peur, non ?
Ce jour-là, Alioune, notre jardinier nous avait bien dit :
— Il ne faut rien faire-là, il faut les laisser, elles vont partir ! Elles ne font que passer…
Renonçant donc à l’achat de toute substance nocive (vu leur nombre, toute tentative aurait de toute façon été vaine) et curieuse de vérifier la véracité de ces dires, je décidai d’attendre l’heure du départ en les observant de loin, puis de plus près.
Comme on peut le voir sur la photo, elles semblaient sortir du grand trou que nous avions fait creuser (pour y jeter nos déchets de cuisine afin d’obtenir du compost), et leur parcours sinueux se dirigeait ensuite jusque sous la trappe en béton qui abrite les compteurs d’eau. A mieux y regarder, il paraissait évident que l’épaisse colonne de fourmis noires était composée, d’une part, de travailleuses circulant dans les deux sens et en bon ordre, et d’autre part, des sentinelles jouant le rôle de garde-fous et canalisant par leur rigueur et leurs ordres muets le bon déroulement de la procession mouvante…
Je décidai de faire le tour de la maison afin de les observer par l’arrière et de vérifier que l’invasion était bien circonscrite. Alors que je m’approchais prudemment sur le petit chemin qui contourne la maison, tout en vérifiant qu’il était désert, je ressentis tout à coup de vifs picotements au bas de mes pieds !
Damnécheûn ! Quelques sentinelles noires, camouflées mais vigilantes, protégeant les arrières, étaient tout bonnement en train de m’attaquer !
Je rebroussai chemin en quatrième vitesse, à grandes enjambées et à hauts cris perçants !
Et oui, lorsqu’on assiste clandestinement à une mission sacrée, il ne faut pas s’étonner d’en payer le prix !
Au demeurant, ma punition fut très légère, car les pincements ressentis ne laissèrent aucune trace… Le message n’était en réalité qu’un avertissement : « Halte-là, on ne passe pas ! »
J’ai donc patienté, de loin, et ai pu constater qu’après quelques heures, il ne restait plus aucune trace de ce passage, encore une fois…
Cette expérience édifiante, quant au respect des rituels, aux messages de la terre et des êtres qui l’habitent, à l’organisation rigoureuse et l’entraide que déploient certaines espèces pour leur survie, m’a fait méditer sur nos comportements et surtout nos défauts à nous, humains « civilisés », tellement rapidement enclins à nous protéger de toute agression, à détruire, à aseptiser, voire même à tuer…
Cela me fait, sinon honte, tout au moins réfléchir et penser à modifier certains de mes réflexes.
De même, je tente de prendre de la graine de nos amis Africains, de leur sagesse et de leur savoir traditionnel, car je découvre ici qu’à la plupart des maux, il y a un remède naturel et local. Ainsi, pour soigner un rhume ou un refroidissement, les tisanes de « nguèr » et de « kinkéliba », arbres que l’on trouve partout sur les chemins, sont très efficaces. Le fruit du baobab, appelé « pain de singe » très riche en calcium, soigne lui aussi de multiples maux. Sans parler du « nim », l’arbre « pharmacie » du village, qui a de nombreuses vertus. Aloé vera, anacardier, cailcédrat, canne à sucre, citronnelle, cocotier, cotonnier, eucalyptus, gingembre, gombo, karité, manioc, tamarinier, n’en sont que quelques exemples, mais la liste serait ici beaucoup trop longue, et sortirait du sujet actuel.
Chers amis du Sénégal et d’ailleurs en Afrique, conservez ce précieux savoir et apprenez-le nous, n’abandonnez pas totalement la science de vos anciens au profit de celle des produits chimiques ! Si la science moderne et ses progrès sauvent heureusement des vies, la nature possède elle aussi beaucoup de réponses…
Ne l’oublions pas…!
C’est fourmidable cette leçon donnée par notre amie Suzanne. Je m’en vais tenter d’appliquer ça par chez nous afin de voir si les bestioles européennes réagissent de la même manière.